 |
.traditions.
|  |
| |
|
L' Achoura, célébration du martyre de l'imam Hussein |
|
Les chiites représentent seulement 10 % de tous les musulmans. Ils sont, par contre,
majoritaires en Irak (60 % des 23 millions d'Irakiens ; ils sont établis dans la région
qui va de Bagdad à Bassorah dans le sud du pays) et en Iran (90 % de la population ; dans
ce pays, le chiisme est religion d'Etat).
Cette branche de l'islam trouve son origine historique dans le "parti d'Ali" (en arabe
chiat Ali, d'où le vocable "chiite"). Si les sunnites n'ont jamais excommunié les chiites,
des divergences doctrinales majeures les séparent, comme, par exemple, le culte voué aux
imams (guides). Les chiites estiment en effet que l'autorité de Mahomet a été transmise
dans toute sa plénitude à son gendre Ali (le 4è calife musulman) puis à sa descendance.
Le sanctuaire d'Ali se trouve à Nadjaf (Irak), saint des saints du chiisme. A Karbala, autre
grande ville sainte pour les chiites, est situé le tombeau de l'imam Hussein, petit-fils de
Mahomet, tué en 680 par des partisans du calife sunnite Yazid. Son sanctuaire attire chaque
année des millions de pèlerins en chemin vers La Mecque ou Nadjaf. A Bagdad, le mausolée de
l'imam Moussa Al-Kazem (le 7è imam) est un autre grand lieu saint.
L'Achoura ou deuil de Hussein est commémoré le dixième jour du mois musulman de Moharram :
c'est le point culminant du deuil des chiites qui revivent de façon passionnelle la mort violente
de l'imam. Les fidèles se frappent la poitrine ; certains se flagellent, d'autres s'entaillent
la peau du crâne avec des sabres.
On compte aujourd'hui plus de cent millions de chiites. Il y a aussi des chiites en Inde, au Pakistan(15 % des 150 millions de Pakistanais, contre 75 % pour les sunnites), en Afghanistan, au Yémen du Nord, dans le Golfe, en Turquie et en ex-URSS.
| | |
|
LA FÊTE DE NOROUZ |
|
Historique
Le premier mois de l'année iranienne est "farvardine". Celui-ci commence en même temps que le printemps, soit le 21 mars du
calendrier grégorien.
Norouz comme son nom l'indique, est une fête qui est célébrée à l'occasion de l'avènement de la nouvelle année. Le "jour nouveau" apparaît au début
du "mois nouveau" de la nouvelle année. Son apparition dans l'histoire du passé a signifié le changement d'année. Au nord et à l'est du Khorassan,
dans l'ancien temps, des Iraniens se servaient de l'expression "an nouveau" (no sard ou no sal) qui avait le même sens et que l'on utilise encore dans
les manifestations de joie à l'occasion de la fête du Norouz : que l'année nouvelle vous soit favorable et que pendant cent ans elle se perpétue dans la
joie et l'abondance.
A supposer même que le Norouz ne fût au début qu'un simple rappel du changement d'année et de mois et qu'une procédure spéciale en annonça le
moment, avec le temps, des modifications graduelles et diverses intervinrent et lui enlevèrent son caractère astronomique pour en faire une
manifestation religieuse, officielle et politique.
A la suite de l'association de ces différents caractères qui ont chacun une importance suffisante pour provoquer des réjouissances séparées, un
nouveau Norouz, le "Norouz Soltani" fit son apparition il y a neuf siècles et se stabilisa à l'équinoxe de printemps. C'est la seule fête dans le monde
qui rassemble en elle tous les caractères religieux, officiel, politique et naturel, qui lui donne un aspect général pour tout le monde, à n'importe quelle
époque, sous n'importe quel régime et qui correspond à la nature des différentes régions.
La fête de Norouz, sous cette forme était une grande réjouissance familiale qui avait sa place d'honneur dans le rite des Zoroastriens. Ces
réjouissances marquaient le début de l'année nouvelle qui se manifestait également dans le domaine de l'agriculture par la récolte des céréales.
Les rigueurs de l'hiver et les difficultés de l'existence qu'elles entraînent faisaient place au printemps, au renouveau saisonnier célébré par les
Zoroastriens et c'est pourquoi cette fête antique était entourée de joie et de jubilation.
Les mages des Zoroastriens qui établissaient un lien entre cette fête saisonnière et leur prophète étaient d'avis que la naissance de Zoroastre faisait
partie des événements de ce mois et ils donnaient au premier jour de Farvardine un caractère religieux sacré.
Les rois Sassanides attribuaient la fête de Norouz à Djamchid de la dynastie des Pichdadian et y voyaient la preuve de la puissance et de la
grandeur des anciens Chahs.
La légende de Djamchid
L'origine légendaire de notre calendrier est chantée dans Le Livre des Rois par le poète Firdusi.
Assemblés autour du trône porté par les géants vaincus
les sujets du roi Djamchid admirant son triomphe
couvrent sa tête de pierres précieuses
et nomment ce jour-là NOROUZ.
FIRDUSI, Le Livre des Rois
Le roi Djamchid avait vaincu des géants maléfiques qui faisaient régner la terreur dans le pays. Djamchid les contraignit à le porter assis sur son
trône, durant toute une journée, de la ville de Damavand à celle de Babol. A la vue du triomphal cortège du roi victorieux dominaant les géants
asservis, ses sujets grandement surpris et admiratifs lui couvrirent la tête de pierres précieuses et appelèrent ce jour béni "Noukrouz", c'est-à-dire
"Point du Jour". Au fil des siècles, ce mot s'est altéré en "Norouz" ce qui signifie "Nouveau Jour". C'est donc ainsi qu'ont été appelées les fêtes qui
marquent le début de chaque année nouvelle." (Najmieh Batman)
Traditions
A l'époque des Sassanides, les rois participaient à cette fête, l'entouraient de toute la pompe voulue et n'hésitaient devant rien pour qu'elle fût
célébrée avec un faste spécial. Ce jour-là, le monde se rassemblait autour du trône du roi, lui rendait hommage et faisait la fête, avec force vin,
musique et danse.
"Ce premier jour de l'année étant également la fête du roi, les impôts perçus lui étaient apportés et des pièces d'or à son effigie étaient frappées. La
"Maison du Feu", foyer secret des Zoroastrriens, était soigneusement lavée, rangée et décorée. Car le soir du dernier mardi de l'année, appelé
"chabé tchâhar-chanbé soury", c'était la fête du Feu. sur chaque grande place étaient allumés des brasiers par-desus lesquels les habitants
bondissaient en criant aux flammes : "Sorkhié to az man va zardié man az to", ce qui signifie : "Donne-moi ta belle couleur rouge et prends en
échange ma pâleur maladive !".
Puis on faisait éclater des pétards et partir les feux d'artifice. Beaucoup, parmi lesquels surtout des enfants, se voilaient d'un "tchador" et
parcouraient les ruelles de la ville en tapant sur des casseroles pour annoncer le dernier mardi de l'année. Ils allaient, de porte en porte, pour recevoir
des friandises. Les artistes de la cité, déguisés en nègre et vêtus du "hadji firouz", habits aux couleurs très vives, défilaient en chantant et en
dansant pour égayer les habitants et les avertir, s'il en était nécessaire, de l'approche de la nouvelle année.
La veille du Jour de l'An, tous se levaient très tôt pour se rendre au bord des rivières, vers les sources, les puits et les points d'eau afin d'y célébrer la
fête de l'eau en jouant et en s'aspergeant mutuellement. Une fois ce rite purificateur acompli par ces ablutions, avant tout échange de paroles, il fallait
manger un aliment sucré, symbole de douceur et de joie." (Najmieh Batman)
Par la suite, avec la disparition du système astronomique des années calculées sur cent-vingt ans et le début de celui de Yazd Djerdi à l'origine de
Mahmoud le Gaznevide, cette fête de la révolution de la nature devint la fête de l'équinoxe de printemps.
La verdure du printemps, le renouveau de la vie dans les plaines, le changement de temps coïncident avec la date de cette fête. Les écrivains, les
poètes et les astronomes iraniens ont encore ajouté leurs connaisances pour que la fête du Norouz soit celle du printemps et de la joie. Bref, toutes
les couches sociales de l'Iran, les dirigeants et les dirigés, les savants et les ignorants, les pauvres et les riches, les religieux et les autres ont
manifesté un attachement particulier à la célébration de la fête du Norouz.
Cette fête a acquis un caractère général pour les Iraniens et les musulmans dans le monde, à l'Ouest, les Turcs, les habitants de l'Inde, de la Chine, de
l'Afrique et de l'Europe ont participé plus ou moins à la célébration du Norouz.
Les musulmans qui se rendaient en Chine par la Mongolie ou en Inde par le Pundjab, ceux qui, en bateau descendaient le golfe Persique jusqu'à
Zanzibar et les côtes orientales de l'Afrique du Sud, les Kurdes qui se rendaient en Egypte par la Syrie, les Turcs qui avaient occupé tous les
territoires situés entre la presqu'île Balkanique et les rives du Danube, les Tatars qui se sont établis le long de la Volga jusqu'en Crimée, emportaient
avec eux quelques manifestations de la fête de Norouz dans les territoires où ils s'installaient.
Les navigateurs du golfe Persique prirent l'habitude de compter depuis le jour de Norouz les dates de leurs activités annuelles et lorsqu'ils
entreprenaient des voyages, ils en fixaient la durée en parta,t de la fête de Norouz. Dans leurs récits, ils déclaraient que le 80ème jour, par exemple,
ou le 170 ème jour à partir de la date de Norouz, ils quittaient l'Afrique veers l'Inde ou l'Inde vers l'Afrique en suivant les voies matitimes appropriées.
Malheureusement, les anciennes et grandes villes de l'Iran qui étaient les centres du maintien des traditions et des coutumes de l'Iran, ont été en
grande partie détruites avec le temps. Seule la ville antique d'Ispahan est restée à l'emplacement où elle se trouvait à l'origine, elle a supporté tous les
coups du sort et a su se maintenir en conseervant ses coutumes et traditions.
C'est la raison pour laquelle la fête de Norouz a toujours eu un relief particulier dans la ville d'ispahan et quand Azod ed Dowleh Deylemi se trouvait
dans sa jeunese à Ispahan, il assista aux fastes de la fête de Norouz au bazar et contempla l'enthousiasme de tous les habitants, jeunes et vieux,
hommes et femmes, s'en donnant à coeur joie le jour de Norouz, liquidant à des prix minimes les produits qui se trouvaient au bazar et s'oubliant
complètement dans la jubilation de tous.
Si les contes du passé attribuent l'origine de cette fête au roi Djamchid, la tradition s'est poursuivie avec d'autres rois qui ont fait revivre la fête de
Norouz. En réalité, pourtant, la fête de Norouz a toujours eu un caractère national qui a provoqué cette étroite union entre les souverains, les
grands de l'Empire et le peuple. La fête de Norouz a été dès le début une fête nationale que l'on peut comparer à la fête des moissons ou des
vendanges en Europe. Elle correspond aux récoltes en Iran et par la suite, elle a acquis différents aspects politiques, économiques, religieux,
littéraires et astronomiques, ce qui a complété son essence même. Les racines de la fête de Norouz se sont tellement ancrées en Iran que même
l'Islam, malgré toute sa puisance qui lui a permis d'anéantir les traditions antérieures, a été obligé de respecter cette coutume religieuse de Norouz.
Norouz est associé dans l'histoire de l'Iran aux Parsis et eux Pahlavi et même pendant la période des Arabes, Norouz s'est maintenu. On en trouve
d'ailleurs des échos dans la littérature arrabe même. On pourrait recueillir les écrits en arabe consacrés pendant 1 200 ans à la fête de Norouz et en
faire un recueil sur cette fête et combler les déficiences de cette littérature arabe par l'apport de l'esprit d'Ispahan.
Les coutumes et cérémonies du "Norouz" n'ont pas disparu :
- Quinze jours avant la nouvelle année, les femmes font le grand nettoyage, renouvellent des choses de la maison (Khaneh Takouni). Les
maisonssont ornées. Les femmes préparent les robes nouvelles, les pâtisseries et les graines qu'on fera germer en signe de renouveau.
- Le dernier mercredi de l'année, c'est la grande fête du feu (Tchahar chanbé souri)
Ce jour-là, les gens ramassent des rameaux secs, des broussailles du désert ou du petit bois, en font sept fagots, les entassent dans la cour ou dans
la rue et les enflamment au coucher du soleil. Ils sautent alors par-dessus le feu. Une autre pratique courante à cette occasion et pendant les fêtes du
Now Rouz consiste à brûler des semences de riz (isfand) ou de l'encens (kondor) contre le mauvais oeil et les mauvais esprits.
- Le jour de Norouz, dans chaque demeure, le "sôfreh" (nappe) de "hafte sine" est installé. "Hafte sine" signifie sept choses dont le nom commence
par "S". Depuis la plus haute antiquité en Iran, sept est un chiffre sacré."
Voici, d'après la tradition, les sept objets commençant par la lettre S :
1. Sepand : granes d'une plante sauvage, de couleur brune, parfois légèrement rouge, bleue, verte, jaune et même gris clair. On constitie des
dessins très décoratifs avec ces graines, qui, lorsqu'on les brûle, dégagent un parfum délicat.
2. Sabzeh : il s'agit de blé ou de lentilles qu'on a fait germer dans une assiette.
3. Samanou : c'est une sauce brune et concentée faite à base de blé germé.
4. Sendjed : olive de Bohëme, fruit de couleur orange.
5. Sib : la pomme.
6. Sir : l'ail
7. Serkeh : le vinaigre.
En plus de ces sept S, on place sur la table des oeufs peints en différentes couleurs, un miroir, une petite coupe contenant de la farine et du riz, un
bocal d'eau avec un poisson rouge, des chandeliers ou une lampe, des fruits, un flacon d'eau de rose et une coupe de bonbons.
On pose également un Coran devant le miroir.
" "Hafte sine" était le nom de sept anges de bon augure. Ils étaient annonciateurs de santé, félicité, prospérité, bonheur, slendeur, joie et beauté,
souhaits que l'on retrouve peints sur des panneaux.
"Le "sôfreh" de "hafte sine" présente aussi sept choses dont le nom commence par "M", c'est "hafte mime" :
1. Mivé = fruits
2. Morgh = poulet
3. Mahi = poisson
4. Maste = yogourt
5. Mey = vin
6. Mousir = échalotes
7. Meygou = crevettes
A ces denrées, s'ajoutent des pâtisseries, des fruits et sept branches noueueses d'arbres, olivier, saule ou grenadier, que l'on s'offrira les uns les
autres en se souhaitant du bonheur pour la nouvelle année. (Najmieh Batman)
Assis autour du "sôfreh", les membres de la famille et les amis, tous portant des vêtements neufs, attendent joyeusement la "transition" du nouvel
an ("Tahvil") en chantant des cantiques et des airs traditionnels et en récitant des sourates du Coran et des poèmes de Hâfez. A un moment donné,
l'aïeul se lève, donne à chacun trois cuillères de miel ou une pâtisserie sucrée, une pièce d'or ou d'argent, trois feuilles vertes et félicite, embrasse,
souhaite à tous du bonheur pour l'année nouvelle." (Najmieh Batman).
Tous s'embrassent et s'offrent mutuellement leurs voeux.
Le Nouvel An ne commence pas toujours à minuit. Il varie suivant l'équinoxe de printemps. Quelle que soit l'heure pour le premier repas de Nouvel
An, on sert surtout du poisson et des nouilles qui sont gages de bonheur. On prépare :
- du riz aux herbes : sabzi polo (cf recette dans la rubrique recette),
- une omelette aux herbes : coucou sabzi (cf recette dans la rubrique recette)
- du poisson salé et fumé : mahi doudi (cf recette dans la rubrique recette),
- condiments de 7 herbes : torchi hafté bidjar (cf recette dans la rubrique recette)
- du riz aux nouilles : rechté polo (cf recette dans la rubrique recette),
- yogourt : maste (cf recette dans la rubrique recette),
- crème au riz : fereni (cf recette dans la rubrique recette)
- conserves de fruits : torchi mivé,
- confitures : morabbâ
On boit du thé (tchaï) ou le dough (cf recette dans la rubrique recette).
Le début de l'année est ausi l'occasion d'aller chez les amis, voisins, familles et les recevoir avec beaucoup de gâteaux, fruits et friandises (Dido
Bazdid)
- "Le treizième jour de "farvardine", les familles au grand complet, emportant les plats de germes verts, quitteront en procession les maisons
pour un pique-nique dans un lieu verdoyant et aéré. Les germes seront jetés dans l'eau très loin des demeures pour en éloigner le mauvais sort. Ce
jour joyeux qui se passe au milieu des danses et des chants se nomme "sizdeh-bedar". Il clôture les fêtes du "Norouz"." (Najmieh Batman)
| | |
|
La Musique populaire iranienne |
|
La musique populaire iranienne comprend surtout des chansons, lesquelles expriment les divers
moments de la vie dans un langage très spontané et simple. Le répertoire et les mélodies de ces
chansons varient d'une province à l'autre avec une prédominance au nord et à l'ouest.
Notons tout particulièrement l'importance des bardes dans la vie musicale en Iran comme dans
l'ensemble de l'Asie Centrale où ils incarnent la mémoire de la culture nomade et son esthétique.
Ils sont professionnels ou semi-professionnels. "Instrumentistes, chanteurs, conteurs, poètes,
improvisateurs, luthiers, historiens, voire même religieux, conseillers, chamanes, barbiers ou
guérisseurs" , ils jouissent d'un très grand respect et d'un statut social élevé. Leurs origines
millénaires les font remonter aux ménestrels de L'Iran pré-islamique ainsi qu'aux chanteurs
d'Epopées médiévales turques.
Musiques du Khorâssân
Berceau de la langue et de la civilisation perses, le Khôrassân est situé au nord-est de l'Iran, à la
frontière de l'Afghanistan et du Turkmenistan. Savantes ou populaires, les musiques de cette région
sont marquées par une grande diversité : dans le nord, autour de Ghoutchân, on chante en turc les
poèmes de Djaffar Goli Zangooli sur une musique empreinte de spiritualité ; c'est également là que
les Bakhshis (bardes) racontent des dâstân (contes) en s'accompagnant d'un luth à deux cordes,le
dôtar ; dans le centre et dans le sud, le répertoire puise davantage dans les rites et les traditions. Les
chants, souvent nostalgiques, en langue persane, sont rythmés par le sornâ (hautbois) ou la
kamantché (vièle). Ils parlent d'amours contrariées, de la pluie, de travaux des champs?
| | |
|
Le tazieh, passion iranienne (article de Thierry Gandillot paru dans L'Express du 14/09/00) |
|
Depuis le début du XVIIè siècle, les chiites d'Iran commémorent avec ferveur le deuil de Hossein, troisième imam
et martyr suprême. Une tradition théâtrale.
La nuit enveloppe le village de gaz, dans la banlieue d'Ispahan.. La population, plusieurs centaines de personnes assises à
même le sol, s'est rassemblée sur une petite place en terre battue ; les hommes d'un côté, les femmes, voilées de noir, de
l'autre. au milieu de l'espace bordé de pauvres maisons basses, on a monté une estrade flanquée d'une mauvaise sono. Deux
haut-parleurs, cinq ampoules électriques suspendues à un fil, huit arbres malingres, une banderole calligraphiée de rouge et de
blanc, trois chaises en plastique pour cinq musiciens : le tazieh peut commencer.
Ce soir, les habitants de Gaz vont assister à la représentation des captifs de Damas, l'une des pièces les plus bouleversantes
d'un répertoire qui compte plus de 200 sujets différents : l'arrivée en captivité de la famille de Hossein, petit-fils de Mahomet,
troisième imam et martyr suprême des chiites, après la terrible défaite de Karbala.
Petit retour sur l'Histoire. A la mort du prophète, en 632, ses partisans se divisent. les premiers soutiennent Ali, cousin et
gendre de Mahomet, désigné par lui, selon les chiites, comme son successeur et deuxième imam. Les seconds, qui refusent la
filiation par le sang au profit de la transmission du pouvoir religieux par l'intermédiaire des disciples du Prophète, installent un
califat rebelle à Damas.
Le 10 moharram de l'an 61, selon le calendrier islamique (le 10 octobre 680 après J.C.), Hossein se retrouve encerclé par
l'armée dépêchée par son rival, le calife de Damas, Yazid.
Sur la petite place de gaz, un cortège éploré de femmes et d'enfants, fouettés par les soudards de Yazid, avance, suivi d'une
haie de têtes piquées sur des lances. Zaynab, la soeur de l'imam Hossein, robe noire et voile vert - les rôles féminins sont
tenus par des hommes voilés - invective un Yazdi barbu, à la mine réjouie, qui tire sur son narguilé en plaisantant. " Tu n'as
aucune conscience, aucune humanité !... Est-ce qu'il n'y a plus de Dieu ? Etes-vous tous méchants ?" L'orchestre de cinq
musiciens (deux trompettes, caisse claire, grosse caisse et cymbales) souligne les propos chantés ou récités. A chaque fois
que le nom de Mahomet est prononcé, la foule le reprend en choeur. Le metteur en scène court de l'un à l'autre pour donner
des indications de jeu à un acteur ou des conseils techniques à un régisseur. Un chanteur sort de sa manche un livret pour se
remémorer son texte. Les micros, parfois défaillants, passent de main en main, compliquant le jeu de officiants. Des enfants
font circule au milieu des spectateurs des coupes pleines de braises sur lesquelles on fait brûler l'espand (graines parfumées
qui chassent les mauvais esprits). On sert du thé fumant.
La tension monte. Sur l'aire de jeu, Shemr présente à Yazd, vêtu de rouge, la couleur des "méchants", la tête de Hossein,
enveloppée dans une gaze verte, couleur de l'islam. La foule frémit d'indignation. L'acteur qui s'est "sacrifié" pour jouer le rôle
du bourreau Shemr est visiblement bouleversé. Son jeu porte la trace de son émotion à mesure qu'une véritable distanciation
s'opère entre son personnage et lui. Yazid, toujours plus cynique, salue la tête qu'on pose sur sa table de banquet. "Je te
souhaite la bienvenue, Hossein !" A Shemr il demande de raconter comment il a tranché le cou du petit-fils du Prophète. "J'ai
dû m'y reprendre à dix fois", explique Shemr. Le public proteste. "Au quatrième coup, il a appelé son frère. Au cinquième,
Zeynab... Au neuvième, il a crié "Mon corps brûle ! Et au dixième "Je t'ai donné à boire quand tu avais soif ! " Alors je me suis
armé de courge et avec mon pied je lui ai cassé le cou."
Ni jeu ni distraction de l'esprit
Les célébrations du martyre de Hossein ont commencé dans les années qui suivirent sa mort. Mais c'est seulement à partir de
1501 avec l'avènement de la dynastie séfévide, qu'elles s'amplifient. Quand ils prennent le pouvoir en Iran, les Séfévides
cherchent, en effet, à se démarquer des Turcs sunnites, officialisent le chiisme et favorisent ses commémorations. Au même
moment paraît le livre d'un auteur persan, Vaez Kashefi, Le Jardin des martyrs. Les mollahs s'emparent de ses vers et, peu à
peu, ces récitations s'accompagnent de débordements de larmes et de cris. Processions de pénitents, de frappeurs de sabre
revêtus de linceuls, de flagellants à chaînes, exposition du cénotaphe de Hossein, présentation de son cheval percé de
flèches, étendards funéraires, déplorations, mortifications, jeux de chars... nul, en Iran, ne doit plus ignorer ce qui s'est passé
dans la plaine de Karbala.
Les voyageurs occidentaux ne manqueront pas d'être frappés par l'extraordinaire ferveur qui s'empare du peuple au début de
moharram. Le 26 avril 1641, M. de Monthéron écrit d'Ispahan : "Les Persiens qui tiennent ce Hussein pour un de leurs plus
gradz Potifixes et plus grand Sainct font en toutes les villes de Perse a pareil iour que cette trahison arriva et
particulièrement en cette ville d'Ispahan, capitalle du Royaume, un spectacle public qu'ils appellent Thahmachaa y Maaodisa,
qui veut dire spectacle de douleur, avant lequel, l'espace de dix jours, ils ne s'apliquent à aucun ouvrage des mains, en sorte
que nous n'avons pas peu mesmes trouver personne pour nous razer soubs notre Turband [...]." Au milieu d'une cavalcade de
chevaux et de chameaux peints en noir, des hommes "tous nudz, (excepté leur honte) dansent alentour, crians et se battans
; La plupart tous ulcérez au front et à plusieurs endroits du corps, d'où sortoit une abondance de sang, les autres encor plus
affreux, nudz, couverts de cendres, tous entourez d'un nombre comme infini de personnes armez de gros bâtons criant et
courant en furie comme s'ils vouloient s'entretuer. Aucun de ses tombeaux et machines portoient de petits cercueils et des
enfants artificiellement accomodez de peaux, nouvellement écorchées persez de flèches et couverts de sang, un autre
accompagné de femmes échevelées montées sur des mules noires [...]."
Les historiens situent la naissance du tazieh - la seule forme d'art dramatique avec livret de tout l'islam- au début du XVIIIe
siècle. En octobre 1787, l'Anglais William Franklin est le premier Occidental à rendre compte d'un véritable tazieh (mot arabe
signifiant "commémoration du deuil") à Chiraz. En 1980, un tekieh est édifié dans le bazar de Téhéran ; d'autres suivront.
Vers 1840, le diplomate polonais Alexandre Chodzko écrit : "Les pompes du grand opéra de paris, qui font l'admiration des
Parisiens, paraîtront autant de guenilles au beau monde de Téhéran." Dans son célèbre ouvrage Les Religions et les
philosophes dans l'Asie centrale, Joseph de Gobineau consacre des dizaines de pages superbes au tazieh, qu'il élève au niveau
du théâtre grec. "Lorsque les populations persanes assistent à un tazieh, il n'est nullement question d'un jeu, ni d'une
distraction de l'esprit. dans leur pensée, aucun acte ne saurait être plus religieux, plus grave, plus important, plus méritoire.
L'homme à ce moment se trouve en face de ce qu'il ne saurait trop profondément méditer. L'émotion dans laquelle il entre est
sacrée ; s'il restait froid, ce ne serait pas un homme, car il se montrerait insensible à la cruauté et à l'injustice ; ce ne serait pas
un musulman, car il mépriserait la famille du prophète ; ce ne serait pas un Persan car il ne sentirait pas ce qu'a souffert celui
qui est la personnification de son pays, ce qu'a souffert son pays lui-même."
L'édification du tekieh Dowlat, à Téhéran, entre 1866 et 1873, marque l'apothéose du tazieh. Plus somptueux que
l'amphithéâtre de Vérone ou le Royal Albert Hall, selon les voyageurs, il peut accueillir jusqu'à 20 000 spectateurs ! Mais
quelques années plus tard, vers 1915, le public commence à se détourner de ces spectacles, soudain jugés désuets. A partir
de 1925, le gouvernement de Reza chah, soucieux de ne pas heurter la Turquie sunnite d'Atatürk, décide de limiter ces
manifestations "barbares" et "primaires" de la ferveur chiite, avant de les interdire définitivement en 1932. Le tekieh Dowlat
est détruit en 1946 et sur son emplacement on bâtit l'agence bancaire du Bazar.
Le clergé, qui n'est pas très favorable à ces démonstrations archaïques et sanglantes, ne condamne pas l'interdiction du
tazieh, qui doit de replier dans les villages de montagne pour survivre. Dans les années 60, le cinéaste et historien Farrokh
Gaffary et quelques autres décident de faire revivre le genre. Directeur adjoint de la télévision pour la culture et directeur du
festival des arts de Chiraz, Gaffary est en position de promouvoir cette forme de théâtre en voie de disparition. Le tazieh
fait son apparition à la télévision, puis au Festival de Chiraz, où des metteurs en scène d'avant-garde comme Peter Brook ou
Jerzy Gtotowski le découvrent avec passion. "Nous avons souvent été sollicités pour envoyer nos spectacles en Occident,
raconte Farrokh Gaffary, en exil en France depuis l'avènement de la révolution islamique et conseiller du Festival d'automne
cette année. Mais nous avons toujours refusé, car nous pensions que seule une assistance de chiites croyants pouvait créer
une atmosphère favorable à son bon déroulement."
Arrivés au pouvoir, en 1979, les mollahs sont partagés. Un moment, ils songent à interdire le tazieh au prétexte que
l'impératrice Farah Diba, marraine du Festival de Chiraz, assistait aux représentations. Mais ils finissent par le tolérer tout en
prévenant les débordements qui pourraient ternir l'image de l'islam. En 1991, ils autorisent même une troupe à se rendre à
Avignon, alors dirigé par Alain Crombecque, l'actuel patron du festival d'automne. Pour sa mise en scène ds Perses, d'
Eschyle, Peter Sellers s'est d'ailleurs inspiré d'un tazieh vu dans la cité des Papes.
Aujourd'hui, les responsables du théâtre iranien soutiennent le tazieh, mais avec circonspection. depuis son arrivée au
pouvoir, l'équipe du président libéral Mohammad Khatami a fait du développement du théâtre un projet phare. Le nombre des
salles a été multiplié par trois, le budget par cinq, et on peut voir Les Bonnes, de Jean Genet, à l'affiche. Dans ce cadre, le
tazieh partage avec les autres arts traditionnels, comme les marionnettes, une part minime (de 5 à 10 %) des subventions.
"Nous aidons certains taziehs à Chiraz, Ispahan, Gaz ou Khansar, déclare Hossein Salimi, directeur du théâtre au ministère
de la Culture. nous subventionnons des thèses à l'université et nous travaillons à l'établissement et à la publication des
livrets. Mais c'est un travail très difficile, car les jeunes ne s'intéressent pas du tout au tazieh, pas plus que les créateurs
contemporains. Quant à ceux qui montent des taziehs, ils n'attendent pas l'argent de l'Etat pour le faire. ce sont deux
mondes à part. Pour nous, c'est même très surprenant de voir des étrangers s'y intéresser."
"Le regard des gens a changé"
Le tazieh doit-il se moderniser pour élargir son public ou préserver ses codes pour garder sa pureté, au risque de devenir un
simple musée des traditions ? "Nous travaillons sur les deux visions, répond prudemment Hossein Salimi. En tant que
responsable politique, je dois être en accord avec toutes les attentes de notre société. mais ce serait une erreur de croire que
les jeunes se détournent des sujets religieux. la désaffection pour cette forme de théâtre est purement technique."
Il est vrai que la rigueur du tazieh, qui est aussi souvent le fruit de sa pauvreté de moyens, ne favorise ni sa modernisation, ni
sa diffusion. Ici, les costumes sont sommaires. Les partisans des descendants du Prophète sont vêtus de vert ou de blanc et
les opposants de rouge. Les premiers, autorisés à monter sur scène, chantent et tuent de face. Les seconds, souvent
condamnés à la piste, récent et assassinent de dos. Les décors sont minimalistes (banderoles citant le Coran, drapeaux) et
les accessoires nécessitent de la part du spectateur une forte capacité d'imagination : une bassine d'eau symbolise l'Euphrate
; un peu de paille coupée, le sable du désert ; du coton aspergé de sang de mouton, des quartiers de viande. Les codes
dramatiques sont élémentaires : un tour sur soi-même pour signifier que l'action a changé d'endroit ; un tour d'estrade ou
plusieurs pour indiquer que de longues distances ont été franchies ; de grandes claques sur la cuisse pour manifester la
stupéfaction ou la colère.
Tradition ou modernité ? "Le tazieh s'arrête là où le théâtre commence", analyse Alain Crombecque, qui, grâce à son équipe,
très présente et efficace en Asie centrale, a réussi à convaincre les autorités iraniennes de laisser musiciens et chanteurs
venir à Paris - un exploit. "Il s'apparente un peu aux mystères du Moyen-Age. Toute la difficulté est d'en préserver
l'authenticité, c'est-à-dire d'empêcher les formes trop théâtralisées imposées par des metteurs en scène qui veulent le
marquer de leur empreinte." chanteur réputé, fils de l'un des plus grands interprètes d'Iran, Mohamad Rezaï a mis en scène
des taziehs dans l'immense enceinte -"le stade olympique", plaisante-t-il - de Khansar. Il plaide pour une évolution modérée.
"je serais trop limité si je respectais strictement les codes, car le regard des gens a changé. Nous devons faire évoluer notre
travail. Toute la difficulté est de concilier l'approche artistique et la foi : en effet, cet art est avant tout religieux." Avant
d'ajouter : "Nous vivons actuellement un véritable renouveau du tazieh et les années à venir seront encore meilleures." Si Dieu
le veut...
A la fois un art et un acte de dévotion. Depuis l'âge de 7 ans, Reza heydari en est le témoin privilégié.
Dix mois par an, Reza heydari gagne sa vie en taillant l'agate. Et pendant deux mois, il chante le tazieh partout où on
l'appelle. C'est une immense vedette. avec son père, qui fut également un célèbre chanteur, il monte sur son premier sakou
(scène centrale) à l'âge de 7 ans. "C'était il y a cinquante-trois ans", précise-t-il dans une loge de Khansar où, épuisé, il se
repose après avoir chanté quatre heures durant. "Le tazieh, explique-t-il, est la mère de toutes les musiques. C'est aussi l'une
des bases de notre religion. Notre métier, c'est de prier." après un long entracte, il retournera sur scène, vers 22 heures,
pour une seconde représentation.
De nombreux personnages
En fonction de son âge, Reza Heydari a interprété de nombreux personnages - des rôles d'enfant et de femme, d'abord.
Plus tard, il a prêté sa voix aux martyrs de l'islam. ceux qui le touchent le plus ? "Les martyrs, Horr, Abbas, Hossein et Ali
Akbar, le quatrième imam..." Il connaît "entre 30 et 50 pièces par coeur, avec une préférence pour les moins célèbres et les
moins représentées.
Reza Heydari, dont deux fils sont musiciens, se réjouit du renouveau du tazieh, dont il remarque toutes les évolutions.
"Avant, on cherchait surtout les pleurs des spectateurs. aujourd'hui, on privilégie l'histoire, la mise en perspective. Les gens
ont plus e goût pour l'histoire." même s'il regrette un peu l'apparition des micros, il en reconnaît la nécessité. "Dans un lieu
immense tel que Khansar, on ne peut pas s'en passer." Il a été témoin des actes de dévotion que provoque le tazieh. "des
spectateurs ramassent la poussière tombée de l'épée qui a tué Ali ou l'eau de l'Euphrate qu'un martyr a touchée." De miracles
aussi. "un jour, à Ispahan, la jupe d'un enfant a pris feu. L'un des chevaux l'a jeté à terre, il a posé son sabot sur sa gorge,
puis sur son ventre. Le petit s'est relevé, et il a chanté. Plus tard, sur les radios, il n'i avait aucune trace de coups. J'ai vu
beaucoup de choses de ce type qui ne sont pas explicables sur le plan scientifique."
| | |
Retour à la page principale
|